Des rencontres et de la pluie en été : l’année 2015 vue par Greg Bod (3/7).

« Look up here, I’m in heaven

I’ve got scars that can’t be seen

I’ve got drama, can’t be stolen

Everybody knows me now »

 


Photo Chronique 003

Une année s’achève quand les résolutions prennent du plomb dans l’aile, quand les résolutions s’endeuillent.

Quand les  » je ferai différemment » se transforment en « peut-être que ».

Quand le gui n’a même pas encore fané, quand le sapin n’a pas encore fini sa vie sur un bord de trottoir entre le trivial des containers à déchets et la tristesse des cadeaux avariés ou déjà cassés.

2015 fut une année faite de révélations, de rencontres.

Nés des fruits du hasard. Aujourd’hui, le virtuel est entré dans nos vie, entre intrusion et compagnonnage. Entre parasite et infiltrant besoin. Ami de nos solitudes, de nos anonymes sournoiseries mais aussi terrain de jeux de richesses des partages, grands angles cinémascope des découvertes, tamis et filtres plus que jamais nécessaires.

Mille et une propositions, milles et un possibles, milles et une voies offertes.

Autant de possibles comme autant d’errances qui virent à l’ivresse, autant de propositions qui paradoxalement finissent par épuiser nos curiosités…

Autant de propositions qui finissent par troubler notre appréciation du beau. Comment ne pas tout niveler ? Comment ne pas tout mettre à même niveau quand tout est beau pour un jour, pour une semaine ?

Qu’est ce qui différencie le vital du juste nécessaire ? Quelles sont les nuances ?

Pour ne pas rendre ce qui nous est offert uniforme, il faut savoir retrouver l’exact plaisir, l’exacte irradiation de l’exact moment précis de la rencontre.

Vous savez, un peu comme la rencontre avec ces œuvres qui sont les fondations de vos profondeurs intimes, ces mots d’un autre pénétrés si loin en vous qu’ils sont vous.

La rencontre avec les mots d’Ian Curtis avant même de les comprendre. Ces musiques du en dedans, ces musiques du soi constitutif.

Ces musiques forcément rares, ces musiques pareilles à des instants rares.

Aujourd’hui c’est de rencontres dont je vais vous parler, de rencontres avec des personnes que je n’ai jamais rencontrées, de rencontres virtuelles qui prennent la force des liens bien réels.

Ces connivences aimables, ces contingences certaines.

En 2015, Ces rencontres-là furent féminines, en tout bien, tout honneur. Belles rencontres avec des féminités au pluriel comme autant de mères à l’enfant.

Si je ne devais retenir que 4 noms, ce seraient elles…

Anne Garner, Alma Forrer, Claire Redor et Pauline Drand…

4 femmes, 4 rayons lumineux, 4 couleurs, 4 perceptions de nous.

De Anne Garner, je ne savais rien il y a encore peu de temps. Ma rencontre avec elle, je la dois à Bandcamp où je me plais à me perdre bien trop souvent. « Be Lfe », quatrième album de la jeune anglaise, c’est une musique rêveuse, faussement naïve, en trompe l’œil qui évoquera parfois Cocteau Twins, Kate Bush ou encore Birds Of Passage et l’excellent label Denovali.

Osons le jeu de mots, la musique française a désormais une âme. A l’image d’Amélie Les Crayons, il y a chez Alma Forrer ces souvenirs de Marie Laforet, d’Anne Sylvestre, cette communauté avec les gens qui doutent.

Chez Alma, on y trouve les spectres de Townes, de Barbara.

Chez Alma, on y trouve le sensuel dans le vibratto d’une voix,  le sensuel du souffle de cette femme qui n’est pas encore submergée par les doutes, par le poids des égoïsmes.

Chez Alma, on y trouve les fraicheurs, les rondeurs des adolescences, la force des bons matins.

Chez Claire Redor, il y a les évidences.

Découverte au sein de l’excellent projet Verone (dont je ne peux également trop  vous conseiller l’autre projet, Facteurs Chevaux), Claire est dans le territoire du modeste, de ce qui se révèle sans éclats, sans fioritures.

C’est ce qui dure, ce qui est immuable car c’est là, entier, sans artifices

Ici il est question de délicatesse, de douceur, de nuances dans les tout petits riens… Quelque part, ce qui forme la féminité…Cette éternelle incompréhension entre ce monolithe de pudeur et de ridicule qu’est l’homme face à ce voile volatile et frondeur de vous autres, femmes….

Ici, il est question de brisures joueuses dans la voix, de dérobades pudiques

Pauline Drand, j’avais repéré son nom à la faveur de l’écoute de quelques titres sur son Soundcloud. Une jeune femme en bascule sur les traces de l’enfance et les terrains vagues des doutes et des séparations.

Cette voix belle, sensuelle et grave retrouve les atonalités paradoxales de Juliette Greco ou de Françoiz Breut.

Pauline, tu nous présentes tes amies comme des doubles, Emilie et Marie. Emilie avec son noir bleu pour qui l’entend, son herbe verte évidemment . Marie, sœur de bois d’or ou d’émois .

Volontaire et fragile. Mutine et citadine, la musique de Pauline Drand se transporte autant du Pont Neuf que dans le lit des rivières avec ces chevaux qui paissent dans des prairies soyeuses.

Parfois, on aimerait habiter dans les mondes tenus, maîtrisés et ponctuels d’une chanson, dans le Funeral De Um Lavrador de Chico Buarque, dans les mélodies de Sandy Denny, dans celles de Fairport Convention, dans le Sings de Patty Waters.

Pauline, elle, y vit déjà, avec ceux-là penchés au dessus de son épaule diaphane, avec ceux-là qui lui soufflent un peu de poudre douce qui unit harmonieusement l’électricité d’une Chan Marshall à la fausse quiétude bucolique de Lilac Time.


« C’est un dimanche de mois de mai, c’est un dimanche de mois de mai, Comme il en existait

Il y a des fleurs au cerisier, Il y a des fleurs au cerisier,

Qui tombent à nos pieds

Alors on vit comme si jamais, alors on vit comme si jamais L’hiver ne venait Alors on rit comme si jamais, alors on rit comme si jamais, Les larmes ne coulaient

Et moi je t’aime comme si jamais, et moi je t’aime comme si jamais Elle ne pouvait exister, Celle qui viendra nous séparer, celle qui viendra nous séparer, Et puis vous partirez

Mais mon amour le mois de mai, mais mon amour le mois de mai, N’est pas fait pour durer Et puis tu sais, les mots d’amour, et puis tu sais, les mots d’amour, Ne sont pas dits pour rester

Alors on chante et puis l’on boit, alors on chante et puis l’on boit, Comme si jamais Alors on prie et puis l’on croit, alors on prie et puis l’on croit, Aux jours de juillet

Et les oiseaux savent mieux que nous, et les oiseaux savent mieux que nous Partir pour s’abriter Ils volent vers l’est et nous on reste, ils volent vers l’est et nous on reste Là, à se regarder

Et quand l’orage va arriver, et quand l’orage va arriver On sera un peu mouillés Mais c’est pas l’eau qui nous tuera, mais c’est pas l’eau qui nous tuera, Et ça on le sait

Et alors je m’allongerai, et alors je m’allongerai, Dans l’herbe pour me réchauffer,

À tes côtés évidemment, à tes côtés évidemment,

Et puis j’oublierai

Qu’il y a décembre et février, qu’il y a décembre et février

Et puis parfois janvier

Qu’il y a des cendres sous nos pieds, qu’il y a des cendres sous nos pieds,

De la pluie, en été

De la pluie, en été »


Retrouvons nous demain pour poursuivre notre errance, nos marches hypnotiques en 2015…


Greg Bod