Live Report – Soirée Walden : Lou + Nesles – ACP La Manufacture (13 janvier 2016)

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« Lou et Nesles », « Nesles, Lou et les lapins », on dirait le titre d’une comptine destinée à bercer les jeunes âmes apeurées, « Nesles et Lou à La Manufacture » celui d’un conte pour enfants, tiré d’une légende transmise depuis le Moyen-Âge pour émerveiller, faire peur à des générations d’enfants turbulents, éveiller l’imagination encore en friche de ces petits êtres plus tout à fait innocents que nous sommes. Si vous ajoutez un troubadour au look de prince charmant, des lapins muets comme des carpes mais lumineux comme des lucioles, une prêtresse alchimiste aux habits sombres et aux incantations divinatoires, une salle plongée dans la pénombre et remplie de spectateurs impatients, manants ou têtes couronnées, les yeux grands ouverts et la bouche bée, vous avez  tous les ingrédients d’une soirée musicale au doux parfum d’imaginaire et de beauté enchanteresse. Il y a effectivement quelque chose de l’ordre du miracle ou du génie de la lampe d’Aladin à voir Lou en concert, rare et précieuse Lou. Un voeu exaucé par un poète histrion, le sieur Nesles. Mais ne vous y trompez pas, les deux héros de la soirée ne font pas dans la mièvrerie infantilisante, chacun à leur façon ils racontent des trajectoires contrariées, des espoirs tenaces, des lueurs au bout de tunnels brumeux, rien d’un conte de fée, bref la vie Parce qu’il n’y a que cela qui vaille le coup. La vie, les mots et les chansons.


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Tel un conteur égaré dans la plus sombre des forêts, un griot chevalier abandonné par ses compagnons de route, Nesles le Preux se retrouve assis au milieu de cette étrange clairière à peine éclairée par une lune naissante et une bande des lapins immobiles qui boivent du regard ses histoires mises en musique. Pas plus impressionné que cela par les oreilles dressées de ses auditeurs, notre chanteur sans peur et sans reproche balance avec coeur et cran ses chansons à la beauté ronde et chaude. Finalement peu importe le public, ou son absence, peu importe le lieu, ou son confort, peu importe le jour et l’heure, le temps qu’il fait, ce qui compte c’est écrire, composer, chanter. Encore et toujours. De toute façon, d’un naturel liant et aventurier, Nesles le Preux ne reste jamais souvent seul, conviant au hasard des rencontres et de la route des collègues, d’autres fous chantants, d’autres poètes que l’on croyait disparus ou dont on ignorait l’existence. Ainsi, ses veillées d’âmes ne sont jamais grises. Et toujours mélodieuses.


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Ce soir-là, le 13 janvier de l’an 16 après la deux millième année, était un soir un peu particulier. Nesles avait en effet invité Lou la Fée, Lou l’Ombre, Lou la Sirène pas si pacifique, celle qui écrit des disques mais ne revient sur terre que lorsque les planètes sont parfaitement alignées ou que la peine qui nous afflige est trop grande. Elle vient alors étaler un peu de baume cicatrisant sur nos plaies. En ce mois de janvier nous avions fortement besoin de son amour et de ses mots économes, de ses psalmodies affutées jusqu’à l’os. Oh oui, nous avions besoin de sa présence pleine et lumineuse, nous avions besoin de sentir la force discrète et tellurique du mystérieux Mahut. Alors le temps d’une danse en l’honneur des amours défuntes, des chevilles frôlées, des mains échappées, des regards éperdus, le temps d’une ronde sépulcrale et pourtant joyeuse, l’enchanteresse païenne a enchanté une poignée de fidèles énamourés et de récents convertis. Tournant en boucle dans la crypte secrète de La Manufacture, ses mantras à la fois doux et vénéneux ont inondé nos corps abimés et nos coeurs ouverts. Oh le doux venin que ces paroles précieuses et ciselées. L’espace d’un instant qui a semblé éternel elle a cinglé l’air suspendu de ses flèches poétiques sibyllines tentant d’atteindre dans la nuit quelques doutes cabossés flottant à la dérive pour cause de lucidité maladive. Semblant un sacrifice imaginaire, ondulant telle une poétesse habitée, Lou envoute, captive et cajole. Et nous voila, enfants grandis trop tôt, immobiles, les yeux écarquillés et l’âme en joie devant tant de beauté sobre. La nuit sera peuplée de doux rêves, de lapins et de trouées de lumières. Les deux conteurs ont terminé. nous pouvons rejoindre Morphée, le coeur battant plus fort et pourtant curieusement apaisé.


Matthieu Dufour