Le cabinet des curiosités : libre radio.

Le cabinet des curiosités


Le cabinet des curiosités, cette émission de radio imaginée et créée par Greg Bod en octobre 2013, diffusée sur Radio U le jeudi soir (21h-22h) et le samedi soir (21h-23h) vient de célébrer sa centième. L’occasion de mettre un coup de projecteur sur cette émission singulière dans un paysage radiophonique sinistré et partagé entre les vulgaires machines à cash, les juke-box bruyants, les perroquets de « l’information » et les confessionnaux remplis de logorrhées insipides.

Construite autour d’interviews fleuves au cours desquelles l’animateur arrive à approcher de très près la vérité des invités, de playlists impeccables, savants mélanges de styles et de genres musicaux qui marient vraies découvertes, classiques indépassables et raretés précieuses, de chroniques variées et de billets d’humeur personnels, Le cabinet des curiosités est plus qu’une émission : une vraie bouffée d’oxygène pour les neurones.

Dans cet espace de liberté, de musique, de poésie et de culture, Greg Bod nous emmène deux fois par semaine à la découverte de paysages réels ou imaginaires, de chemins de terre ou de labyrinthes mentaux, de villes de pierres ou de cités fantômes, de rêves d’enfance ou de liberté. Il questionne notre intime, nous fait remonter le temps ou voyager dans l’espace. Nouveau continent sonore, patchwork tout en nuance, assemblage minutieux de miniatures parlées et chantées, chuchotées ou susurrées, cette émission équilibriste reste un mystère même quand on en approche les rouages.

Indéniablement, cet équilibre tient en grande partie à la personnalité de Greg Bod : passeur, défricheur, une vigie postée là-bas au bout de la France, (relire son interview ici : Interview Greg Bod 1/2 et Interview Greg Bod 2/2). Il en faut de la passion et de la patience pour passer chaque semaine une bonne douzaine d’heures à monter trois heures d’émission. Libre et parfois téméraire, il embauche des chroniqueurs sans CV, sans passé radio, sur une intuition, une envie quelques mots lus, quelques échanges. Et il leur laisse carte blanche : ils peuvent lire leur production, des textes d’autres, parler de musique classique ou d’un épisode de leur enfance, de photo, de BD ou d’histoire, interviewer des inconnus ou encore se promener dans leur quartier et donner leurs impressions essoufflées. Pas de censure, pas d’interventionnisme. Ce passionné de tout ce qui concerne le son, encourage simplement à fouiller, créer, imaginer des objets sonores inédits. Le résultat est franchement épatant.

Se réservant les prérogatives du montage, Greg arrive à lier l’ensemble, à créer une cohérence grâce à sa science de la radio (il a été l’un des plus jeunes animateurs d’une Radio Libre dans les années 80), à donner une personnalité réelle à cette émission. Mais une personnalité vivante, mouvante qui se construit, se révèle, se libère au fur et à mesure que les semaines passent. Car rien n’est figé, un nouveau chroniqueur peut débarquer du jour au lendemain, Greg peut imaginer un nouveau format, proposer de nouveaux défis à son équipe : il malaxe, triture, enrichit, tel un laborantin à la recherche de la formule magique ou un sculpteur qui sans cesse repasse sur sa création en cours. Les playlists et ses billets d’humeurs personnels achèvent de donner un ton particulier à chaque émission.

Comme ces artistes que l’on aime tant, fragiles et délicats, ces artisans qui vont puiser dans leur intime pour créer une matière universelle, Le cabinet des curiosités questionne la vie à travers les mots et les bruits, les sons et les silences. C’est à la fois un passage secret, caché, pudique et sinueux qui mène à nos émois, nos doutes, nos tourments, un pont suspendu qui surplombe les vertiges de l’enfance ou les affres d’une vie toujours plus compliquée qu’on se l’imagine, mais aussi un sas en apesanteur, une fenêtre grande ouverte sur une ligne d’horizon proche où se rencontrent nos paysages fantasmatiques, balayés par les vents, les pays lointains, les fonds marins, les musiciens, les poètes et les amis.

Car Le cabinet des curiosités, c’est aussi une famille : une famille nombreuses, recomposée, bordélique, une ambiance de roulotte, un goût d’adolescence, il y a toujours du monde, du passage, des rires, des larmes, bref c’est la vie. Une famille accueillante et ouverte, toujours prête à rajouter un couvert. Une famille éparpillée aux quatre vents mais réunie autour d’une même envie : le partage des sensations et des flous, l’exploration des mémoires et des contours, l’échange et les mots. Écoutez-les…

Acid Queen : « Le cabinet des curiosités, c’est un festin où je me sens ogresse. Deux fois par semaine, je viens me mettre à table pour ce pur moment de jubilation. Avant. Pendant. Après. Je m’y nourris les oreilles mais pas seulement. La peau aussi. Le ventre encore. En fait, le cabinet des curiosités, c’est mon plaisir solitaire partagé… »

Carol Delage : « Le cabinet des curiosités est pour moi ce lieu où se croisent des sensibilités artistiques, des âmes poétiques, des voies humaines ; Un lieu de rencontre où s’abattent des frontières et où se jettent dans l’ombre mille et une brisures solaires. »

Dave Le Monocle : « Paradoxalement, le cabinet en question(s) a été (et reste pour moi) une belle ouverture. Une bulle rare de temps et de voix, à partager. »

Guillaume Mazel : « Pourquoi avoir poussé la porte du cabinet ? Je suis entré dans le cabinet des curiosités parce que j’aimais la décoration, les points de lumières bien dispersés le long des murs, les nombreuses fenêtres, les portes ouvertes, cette table ronde aux chevaliers légers, sofas qui embrassent. Le cabinet est le prolongement naturel des verbes, l’espace libre suffisant pour grandir, un petit monde radiophonique qui tient chaud au monde des dehors, un petit monde de peu d’habitants qui tentent de rendre plus grand le grand monde des foules. Le cabinet, on le rejoint pour les dialogues qui y naissent, pour le froid des dehors et le chaud des intérieurs, pour ces gens assis a cette table, qui donnent sans compter, qui offrent leurs images aux bons écoliers, pour le maestro, qui enseigne a chaque silence la grandeur des sons, qui montre du bout des langues les richesses de tout. C’est pour ça que je suis entré dans ce cabinet, par amour des musiques et passions des mots, par érotisme des ondes et désirs de vous. »

Joël Rodde : « L’émission de Greg n’est pas une émission de radio de plus, c’est une expérience qui n’arrête pas de se définir au fur et à mesure qu’elle avance, nous désignant l’inconnu. La parole, à la fois libre et construite, nous guide à travers les thématiques. Et puis vous en connaissez beaucoup, vous, des émissions où l’on peut entendre à la fois du death-métal et de l’opéra italien ?  » 

À titre personnel et pour conclure, je trouve que « Le cab » est un formidable laboratoire de créativité et d’inspiration, où chacun apporte ses forces et ses fragilités pour des moments pleins d’émotion, qui touchent au cœur et souvent aux tripes. Je n’avais jamais fait de radio avant, et comme pour beaucoup d’entre nous, écouter ma voix est une épreuve, mais je prends un plaisir de plus en plus grand à imaginer de nouvelles chroniques, et surtout, ce qui est le plus important, j’éprouve un plaisir encore plus intense à attendre et découvrir chaque semaine ce qu’ont imaginé mes petits camarades de jeu et le chef d’orchestre. J’espère sincèrement qu’il en est de même pour tous les auditeurs de cette belle émission que ne ressemble vraiment pas aux autres.

À une époque où la caricature, le cynisme, le manichéisme et le repli sur soi règnent, ce lieu de nuance, d’humanité, de communion et de poésie, de sincérité, de don de soi pudique, ce pays d’ombre et de lumière, de flux et de reflux, cet espace plein de recoins remplis d’authenticité et de trésors solaires, ce fleuve aux milles bras, cette route jamais droite où il est bon de se perdre, de flâner et d’emprunter les chemins de traverse, cette baie de sons et de voix entremêlés est un endroit précieux où il fait bon poser ses oreilles chaque semaine.

Matthieu Dufour


Le cabinet des curiosités c’est donc tous les jeudi et samedi à 21h sur Radio U 101,1 FM dans la région de Brest et en streaming ici : http://www.radio-u.org/ext/player/v1/serveur01/index.html et en podcast dès la fin de l’émission.