Chronique – Filip Chrétien – Dia A Dia.

 

Dia a dia ©Filip Chrétien

Dia a dia ©Filip Chrétien

 

 

Lundi

A poil. Sans défense. Nu comme au premier jour. J’ai toujours été désarmé face à la subtile sincérité des chansons qui racontent ma vie avec malice et tendresse. Cet arc-en-ciel d’émotions, ces chansons caméléons qui se fondent dans mes humeurs, me donnent envie d’enlacer fraternellement ce type qui parle si bien de moi, de mes lueurs enfouies et de mes ombres portées. De lui offrir une clope, de partager un verre et de refaire le monde avec lui.

 

Mardi

‘’C’est le repos éclairé ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.’’*

Je repousse donc les punchlines et autres bons mots qui tentent de se frayer un passage parmi les songes éveillés et les mélodies vagabondes de Filip Chrétien. Sans postures ni artifices, cette ballade sentimentale raffinée ne laisse pas de place au cynisme. D’autres vers se pointent alors sur la pointe de leurs pieds affutés.

 

Mercredi

‘’C’est l’ami, ni ardent, ni faible. L’ami.’’*

Fulgurance limpide. C’est tellement évident, Filip. Tu es cet ami sur qui on peut compter. Compagnon de route doué, bienveillant. Qui pourrait en faire des tonnes mais n’en rajoute jamais. Qui nous écoute les soirs de moins bien. Nous répète que oui, tout va bien, même quand non, tout va mal. Que l’on néglige les jours de plein soleil, à qui nous oublions de demander comment il va quand la pluie tape sur ses carreaux. Cet ami qu’on ne prend jamais la peine d’écouter vraiment, dont on découvre un soir d’ivresse partagée qu’il a rempli des carnets de mots délicats.

 

Jeudi

‘’C’est l’aimée ni tourmentante ni tourmentée. L’aimée.’’ *

Tu sais Filip, le plus clair de notre temps nous aussi on la cherche, on essaye, on recommence. Parfois on la trouve. Parfois on la perd. Nous aussi, on a gâché des soirées, foiré des histoires. Nous aussi on a goûté l’usure, fait des ratures. Nous aussi, on court après les frôlements de corps, les doigts qui s’effleurent et dansent. Nous aussi, on la prend par la main pour fuir quelques instants sur des chemins de traverses. Qu’elle se prénomme Lisa, Marie, ou Clara, peu importe. Nous aussi on a des envies d’école buissonnière.

De premiers baisers.

 

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©Jérome Sevrette

 

Vendredi

‘’L’air et le monde point cherchés. La vie.’’ *

Parcourir la plage avant l’orage, s’éparpiller dans une folie douce et légère, entrainer nos corps sages dans des élans de passage, sans pour autant trahir nos rêves, nos amours, nos erreurs, nos parcours. Surtout, ne jamais manquer d’air. Même à bout de souffle. L’air de rien. C’est la vie. Ses oxymores. Ses nuances. De gris. De rose. Rien que la vie. Mais c’est déjà beaucoup. Ta musique est comme cette superbe fille qui s’ignore, qui reste un pas en retrait, pas tout à fait consciente de sa beauté naturelle pourtant évidente. Elle est pleine de ces chansons si parfaitement dosées. Si parfaitement ajustées à nos cœurs.

Tiens, pour une fois je crois bien que je vais faire le premier pas.

 

Samedi

‘’-Était-ce donc ceci ?’’ *

Jour après jour, combler l’espace comme on peut. L’album est passé à une vitesse folle. Envie immédiate de refaire le chemin à la recherche de ces traces que tu as laissées, de ces indices, de ces sourires complices. Si tu savais Filip comme ta musique nous parle, à nous autres, couverts de rayures, d’égratignures, si tu savais combien de septembre nous avons voulu chanter, combien de soirs où nous avons cherché asile dans les chansons d’autres manieurs de mots précieux (Gérard, Christophe, Dominique, Étienne, Daniel, Jean-Louis, Alex, …). Solidarité masculine. Collection d’amis imaginaires, improbable confrérie de conteurs du quotidien.

Bienvenue au club.

 

Dimanche

‘’-Et le rêve fraîchit.’’ *

Alors avant que le ciel chargé de rumeurs et de beauté sombre ne m’explose à la face, je rouvre les yeux tout doucement pour vérifier que je n’ai pas fantasmé ce moment fragile comme sorti du flacon à bulle de cette enfant étourdi croisé sur le chemin du port. Je veux m’assurer que ce chanteur fin et racé n’est pas le fruit d’une imagination à l’affut de l’ivresse mélodieuse des mots encrés sur les feuilles de septembre. Tu sais, celles qui virevoltent sur les sentiers de nos fugues boisées Celles qui filent comme les montagnes russes de nos émois marins.

Rassurées, mes paupières retombent.

Épuisées mais sereines.

Pour ce soir au moins.

 

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©Jérome Sevrette

 

Lundi

Filip, je ne t’ai pas attendu pour vivre dia a dia, mais t’entendre le chanter ainsi me fait un bien fou. J’ai toujours eu beaucoup de mal à expliquer à mon entourage la différence entre une chanson triste et une chanson mélancolique. La mélancolie, cette tristesse joyeuse, cette communion intime avec la musique qui, tout en appuyant sur les plaies, apaise, soulage et donne envie de remonter au front. Qui nous réconcilie avec la nuit tombée. Avec nous-mêmes. Je vais peut-être enfin y parvenir. Prendre la fuite, me défiler une fois encore serait vraiment dérisoire.

« Adieu tristesse. J’ai tout mon temps. » **

Tout va bien.

© Matthieu Dufour

 

©Jérome Sevrette

©Jérome Sevrette

 

 

* Arthur Rimbaud – Veillées

C’est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.
C’est l’ami ni ardent ni faible. L’ami.
C’est l’aimée ni tourmentante ni tourmentée. L’aimée.
L’air et le monde point cherchés. La vie.
— Etait-ce donc ceci ?
— Et le rêve fraîchit.

 

** Filip Chrétien