La mélodie des chimères – Chapitre 3 (folo).

Diapositive4


Je ne sais pas.

Je ne sais plus.

Je suis finalement montée dans cette chambre que je voulais déserte.

Je suppose que tu finiras par t’échouer quand tu ne me verras pas arriver à la table où tu dois être en train d’admirer tes statistiques WordPress.

Ta faute.

Ce chaos.

C’est dans le miroir que je ne me reconnais jamais. Le seul visage que je me connais est cette image inversée et personne ne la verra comme moi. Je suis lasse dans cette chambre d’hôtel, alors que je devrais me réjouir. Ce soir, c’était impossible, comme hier, chacun avait ta voix ton visage, et cette question, ce doute qui revenait. Je t’en veux de m’avoir réduite à ce profil, à ce L, ce son fuyant, d’un tracé rapide, presque un nez, jamais regardé en face. Tu aurais pu choisir M ou N, mais tu t’es arrêté à L, la lettre de l’autre, l’apostrophée, celle qu’on voit de loin. Je t’en veux, tu dois bien imaginer. C’est tellement simple de voler une voix, depuis si longtemps que les hommes parlent pour les femmes, depuis si longtemps que les chanteuses sont forcément faciles. Comme dans les chansons de D qui appelle connes les filles qui disent non, et cache sa grossièreté sous une mélancolie épaisse et les tapis de cordes. Après le concert, D m’a offert un verre et de produire mon album, tu aurais été vert, toi qui l’aime tant. Mais tu n’es pas venu. Tu as préféré l’autodafé, la place ouverte, dénoncer la sorcière et jeter la première allumette.

Ma main lisse les draps du lit tendu. Tu seras bientôt là. Quelle idée de me choisir pour crier ta fatigue. Je la connais cette érosion. Dire à tous que tu arrêtes, dénoncer l’inutile, s’effacer. Comment une chanson, cette petite vague n’éroderait pas aussi celle qui la vit chaque jour ? Toi et moi, nous avons connu des plages si douces qui étaient des falaises il y a longtemps.

Oh c’était mon moment. Et tu l’as pris. L’agitation, ce travail patient, ces semaines d’émotions répétées, les vies de tous qui aboutissent à ce concert, les techniciens, les musiciens, le personnel de la salle, le manager, les assistants, l’attaché de presse, tout ce mouvement pour porter la chanteuse jusqu’au micro. Il n’y a pas de remerciement assez fort pour eux. Et c’est bien sûr à ce moment, dans cette fosse que tu as lâché les lions, cette grenade qui a semé des éclats de doute, éclaboussant tout par cet article vengeur et ton renoncement. Qui est L ? Dans la salle, la question était plus forte que la sono. Comme si la sensation d’être illégitime ne travaillait pas déjà chacun de nous, ombre dansante dans la caverne, pour qu’on n’y ajoute pas aussi des soupçons d’imposture ? Te souviens-tu que de tous, celle qui chante, qui prend parole, celle qui prend la lumière, concentre tous les risques mais pas toutes les récompenses. L’obscurité est plus profonde si on a connu un instant la lumière. Le lendemain, il y a toujours quelqu’un pour couper la tête qui dépasse. C’est pour ça que chaque petit mot importe, chaque chronique, chaque article, intelligente, drôle, plat ou maladroit va tellement droit au cœur. Comme lorsque tu m’écrivais, t’en souviens-tu, des mots sans importance sur des post-it que je ne pouvais pas jeter.

Ce soir, je ne t’ai pas invité pour revivre un passé enfoui. Je me vengerai doucement, sans même que tu t’en rendes compte. Au bar de l’hôtel, je prendrai un selfie, et on verra bien que je ne peux pas être L, ton ennemie et ta créature. Notre sourire complice dissipera tous les soupçons. Chacun ses armes.


© folo


 

Épisodes précédents

Chapitre 2 : Liva

Chapitre 1 : Mikaël Charlot

Prologue : Matthieu Dufour