Chronique – La Rive – L’Hiver (EP).

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Quelque part, ailleurs, dans un monde aux frontières hachurées, un bout de monde, une fin de terre, quelque part vers Orsenna ou Maldoror, peut-être, aux confins d’un nouveau Farghestan, ou ailleurs il y a une ancienne métropole oubliée. Ce moment juste avant l’aube, quand tout est plus sombre encore. Il y a cette ville, aux contours incertains, mal définis, aux rues mal dessinées, traits de craie, déchirures cimentées, ravines déformées, elle est envahie de brume cette ville, ou de pollution, on ne sait plus très bien, c’est l’hiver, ou pas d’ailleurs, on ne sait plus, un homme, moi je suppose, déambule, à la recherche de son amour échappé, d’un abri de fortune ou d’un trésor caché, d’un passage, d’un balcon en forêt, d’une foi nouvelle ou d’un brin de poésie. Il a froid, j’ai remonté le col de mon manteau usé, pas un chat dans les rues, juste quelques rapaces qui se battent pour des débris gelés sur les trottoirs défoncés, comme si une guerre n’avait jamais pu être effacée. Au milieu d’une grande avenue balayée par des rafales de poussière noire, au tournant d’une vitrine brisée, il y a cette allée, comme préservée, deux ou trois arbres encore debout pointent le bout de leurs branches millénaires, nous sommes au bout de la ville semble-t-il, le bruit y est plus sourd, l’air plus aéré, nous sommes là où plus personne ne vient depuis longtemps. L’homme s’engouffre dans cette voix désertée, je marche péniblement, le poids de tant de morsures, d’erreurs de parcours, ou de dérapages simplement routiniers, banalement communs. Bonheur, malheur, les mots ne servent plus à rien, tout dépend des heures, il n’y a plus d’humeurs je crois. Je ne sais pas où je vais, mes pieds épuisés me guident, il y a ces quelques rayons qui percent au bout de ce qui est devenu un chemin de terre, des éclats de lumière, des ondes qui semblent danser, la promesse de l’eau. C’était peut-être cela qu’il était venu chercher. Une ligne de démarcation, un chemin, une solution, une promesse. Au bout du chemin, la terre s’arrête, il y a la rive. Enfin. Recouverte d’une herbe qui a été verte, prisonnière d’un givre qui semble ancestral, là juste au sommet de ces berges pentues, bercées par une rivière caressante. En contrebas, le lit accueillant et peu profond de ces eaux vives et transparentes. La vie de retour. Au loin, de l’autre côté, alors que l’aube allume ses premiers feux effervescents, les brumes tenaces, les champs coupés, les restes de quelques tiges glacées qui se brisent au moindre coup de vent, quelques ombres. Plus loin encore, par jour clair, il est paraît-il possible d’apercevoir la mer, les dunes, les caps, une jetée, dernier obstacle de granit avant le grand départ, les fonds marins, l’abime, les abysses. Il sait que c’est ici. Je suis arrivé. L’homme se laisse tomber sur un reste de banc vermoulu. Je tombe de fatigue. Le bout du voyage. Mes yeux se ferment. Mais l’homme n’arrive pas à dormir, il y a cette ritournelle lancinante qu’il croit sortie de sa tête mais dont il se rend vite compte qu’elle est bien réelle. La musique redémarre. C’est d’abord la voix qui pénètre mes pores, sa peau tout entière se relâche et laisse passer cette chaleur pure, tellement singulière. Je cherche d’où cela peut bien venir. Un vieil immeuble plus loin, une bâtisse abandonnée, un ancien casino, ou une ancienne église peut importe. Quelques murs mal posés juste là, sur la rive. Comme temporaires. De passage. L’homme mobilise les quelques forces qu’il lui reste pour porter son corps charpenté mais amaigri par la route jusqu’à la porte du bâtiment d’où sortent ces mélodies doucement amères, joliment mélancoliques, pures et nues, dans leur plus simple appareil, comme sortie directement du cœur d’un instrument, sans passer par les mains de l’homme. Je pousse la porte entre-ouverte, l’homme se traine le long d’un interminable couloir. Au bout il y a cette salle. Une lumière hésitante dans un recoin. Une vieille table de cuisine en bois massif martyrisée par des générations d’enfants turbulents. Une chaise, un vieux canapé. Il y a deux hommes. L’un joue, l’autre chante. Une guitare, l’écho de ces murs humides, les décombres, ils n’en n’ont que faire. L’un joue, l’autre chante. La voix est belle, sereine, vraie. La musique est pure, ouverte, accueillante. Quelques gouttes suintent du plafond. L’homme n’ose pas aller plus loin. Il est figé devant ce spectacle insolite, là au milieu des ces ruines, du chaos, la sérénité inquiète et tranquille à la fois. L’un joue, l’autre chante. Ils n’ont pas remarqué ma présence, totalement investis dans ces chansons à la beauté résistante. Un panache démodé mais assumé. Le goût du travail bien fait. Je m’approche un peu, transi d’émotion, mais je ne peux pas aller plus loin. Les artisans intimident l’homme suspendu à ces notes éthérées. Chair de poule. Je ne peux pas briser cette osmose. L’impression d’un sacrilège. Les laisser. L’homme recule alors, refait le chemin, à l’envers, fébrile, il revoit ses amours perdues, sa vie malmenée, la grâce fugace des moments de joie, les espoirs balayés, les nouvelles espérances, la foi chancelante mais toujours en vie. Touché en plein corps, je sors, il referme la porte. L’hiver sur son cœur est tombé. Peu importe, il n’a plus besoin d’été. Sur la rive il est de retour. Son cœur arrimé. Laisser dériver ses pensées, il ne se souvient plus d’où il vient. Pourquoi il est arrivé ici. Sur la rive. Au loin des fumées grimpent au ciel. De l’autre côté. C’est si loin. Ne plus sentir, la rancœur, les oublis, les doutes. Jeter dans la rivière les scories impétueuses et insolentes d’une saison en effort. Balancer au fond les promesses non tenues. Au loin les fumées de l’incendie. Accepter mes failles. Retourner dans cette chapelle, cette salle de classe, ce casino, s’asseoir et écouter. L’un chante, l’autre joue. Rester là. En secret. Sur mon cœur l’hiver est tombé. Amoureux. S’installer ici. Sur la rive on sait bien que la vie n‘a jamais été un long fleuve tranquille.

 

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Je ne connais pas La Rive, je n’ai pas voulu en savoir plus avant de les écouter sur les conseils de Manuel Ferrer (A Singer Must Die) et Greg Bod (Le cabinet des curiosités, A découvrir absolument), juste qu’ils sont deux, et que leur musique m’est déjà chère. Probablement pour un bon bout de temps. Pendant une journée je n’ai pas pu aller plus loin que le dernier EP, retenu prisonnier des morsures de « L’hiver », brûlé par « Incendies », ému par « Ne plus sentir », les trois morceaux qui le composent. Puis j’ai fait le parcours à l’envers jusqu’au « Cap Fréhel », j’ai attendu « La marée basse ». Et je me suis alors demandé pourquoi ces si jolies chansons pleines de grâce nouée, d’espoirs enterrés et de nouvelles étoiles, pourquoi ce lyrisme timide, cette voix magnifique, pourquoi ces mots précieux, étaient encore des secrets préservés.

 

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J’ai pensé à Char, inquiet pour sa poésie, son amour : que lui arrive-t-il une fois lâchée dans les rues de la ville ? Je me suis souvenu de ma première impression, à la première écoute de « L’hiver ». Comme une gène. Non pas provoquée par un malaise ou une irritation, non, bien au contraire. Mais l’impression de gêner, de m’être introduit dans une maison par effraction pour assister à un spectacle qui était censé rester secret, intime. Pas destiné à sortir de là. Comme si vous aviez composé ces superbes morceaux uniquement pour vous, votre plaisir. Je sais que je me trompe. Car ces mots doivent être lus et entendus, cette voix doit enchanter les oreilles et les cœurs de nombreuses personnes, cette musique si délicate doit se répandre dans nos maisons et les rues de la ville. Elles doivent larguer les amarres, se laisser dériver et faire leur voyage.

© Matthieu Dufour

Leur musique est ici : http://larive.bandcamp.com/music

 

Allégeance – René Char

« Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima ?

Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L’espace qu’il parcourt est ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger l’éconduit. Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas ? »