Chronique – Summer – Laura Gemser (EP).

Le compteur a sauté. Les plombs ont pété. Subitement. Noir absolu dans cette pièce aveugle au sous-sol. Il fait sombre, noir foncé. L’épaisse porte métallique explose dans cette obscurité poisseuse. Une vague de béton armé déboule et percute mon corps groggy, choqué. Les éclats de métal de cette porte foudroyée par l’impact filent dans l’air moite comme des fragments de grenades au hasard de l’assaut. Pénètrent ma peau tendue, la perce à jour. Déflagration, onde, effet de souffle. Choc thermique inversé. Ça pique, ça brûle, ça vrille, ça pince, ça strie, ça décape, ça glace. Une voix comme désincarnée. Une bande magnétique. Une goutte de sang, une goutte de sperme. S’échappent. Sur le mur des images en noir et blanc des ébats de Laura Gemser. Sexy Girl.

Coma éveillé. Pouls stabilisé, au ralenti. Coma hagard. Pouls stabilisé, proche du néant. « paranog3 ». Un corps meurtri allongé là sur le sol de cette pièce ravagée par la violence de l’attaque parmi les débris de métal et de béton. Le sang qui coule, bulles de mercure, sur le sol glacé d’effroi au contact de ce sang chaud. Des hommes sont là penchés sur ce corps inerte. Les yeux de ce corps sont grand ouverts. Ils regardent sans ciller les images en noir et blanc des ébats de Laura Gemser projetées au plafond de cette pièce plongée dans le noir. Souvenirs de Berlin. Varsovie. Des héros low profile. Des glaces pilées. Des faces pillées.

Électrochocs. Secousses violentes. Le corps se soulève comme un pantin désarticulé. Électrochocs. Ils tentent de réanimer ces membres encore tétanisés par le choc. La voix venue d’ailleurs balance ses incantations comme autant de poignards tranchant l’air vicié de cette pièce maintenant éclairée d’un néon hésitant et nu. Autant de vérités acérées. Les ébats de Laura Gemser se reflètent sur chaque mur. « libido ». Le corps irradié remue sans logique et sans retenue tentant de mimer cette sexualité exhibée. Transe martiale. Danse glaciale. Addiction. Addition. Fête triste. Ceremony finale. Seppuku.

 

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Summer c’est d’abord une expérience sensorielle forte à déconseiller aux âmes sensibles ou à tous ceux qui n’aiment pas se prendre en pleine face les murs de la réalité : la vague arrive sans prévenir, un tsunami de guitares saturées qui enveloppent le corps d’un seul coup, un choc physique, une musique oppressante, une voix et un phrasé au bord du gouffre qui pénètrent les conduits auditifs pour ne plus en ressortir mais aussi le moindre millimètre carré de peau, la moindre pore libre. Un son rarement entendu dans l’hexagone. Et pourtant quel pied, quel plaisir. Début d’une addiction probable.

Syndrome de Stockholm ? Pris en otages par cette atmosphère singulière ? Peut-être. Sans doute. Mais ces terroristes sonores et bruitistes ne sont pas de vils mercenaires en quête d’enrichissement personnel ou à la recherche d’un quelconque Graal. S’ils nous malmènent c’est pour notre bien. La brutalité de l’ambiance et l’oppression par le son pour réveiller nos consciences avachies. Nous tirer de ce coma profond où nous avons sombré. Car chez Summer il n’y a pas que le son. Loin de là. Une société en perte de repères. Le sexe produit de consommation courante. L’amour porté disparu. Les relations humaines déshumanisées. Bref, pas la joie. Et pourtant, il y a quelque chose de lumineux chez Summer. Un truc infime. Au loin. Comme si soigner le mal par mal allait finir par nous permettre de nous en sortir. Leur nom qui évoque plutôt un girls band californien de dream-pop ou d’électro-folk comme un ultime pied de nez aux défaitistes résignés. Contre-pied parfait.

Summer, une saison en enfer : après l’écoute du EP Laura Gemser, je me suis plongé avec délice et frayeur dans la discographie de ce groupe que je ne connaissais pas (deux albums, « French Manucure » et « RDV Drague » réalisé par Michel Cloup, un autre EP « Kimy ») pour vérifier que je n’avais pas été victime d’une mauvaise plaisanterie ou d’un mirage estival. Rien à dire, tout était déjà en place, le choc déjà présent, l’ambiance et le son aussi. Un style. Une vraie personnalité. Un projet. Quelque chose qui commence sérieusement à ressembler à un tout homogène et ambitieux.

Summer n’a pas choisi le chemin de la facilité, loin de là, Summer ne doit pas se faire que des amis quelle que soit la saison, mais Summer a de quoi voir venir. Et une sacrée marge sur une concurrence inexistante dans son registre. Et puis qu’on le veuille ou non, il va bien falloir un jour ou l’autre affronter la réalité. Le rock, la musique, la chanson c’est aussi fait pour ça. C’est pas toujours confortable, mais probablement salutaire. Comme disait Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »

Vivement le prochain album. Vivement Next Summer.

© Matthieu Dufour

 

A lire aussi par là : interview de Jean Thooris, chanteur de Summer.

Pour écouter Summer c’est par ici : http://summer3.bandcamp.com/