Interview – Jean Thooris (Summer).

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En écoutant Summer j’ai pensé à cette célèbre citation de Char : « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Vous avez toujours eu l’envie d’appuyer là où ça fait mal avec vos chansons ? Je suppose que vous avez conscience de ne pas « ratisser large » avec un tel son, un tel style : c’est quoi l’intention de départ ?

La lucidité est certainement la blessure la plus rapprochée du soleil puisqu’il est facile de s’y brûler les ailes. En même temps, pour un auditeur, la lucidité d’une chanson peut illuminer un quotidien morose ; voire cautériser certaines névroses. Personnellement, j’ai toujours ressenti cela, adolescent, lorsque j’écoutais des groupes tels que les Smiths ou les Pet Shop Boys… La lucidité dont tu parles ne se calcule évidemment pas : si elle transparait dans une chanson, très bien ; s’il faut péniblement traquer celle-ci, la chanson suintera une détestable malhonnêteté. Voila pourquoi je ne sais trop si, comme tu dis, nos chansons appuient là où ça fait mal. Les titres étant pour la plupart autobiographiques, il nous est compliqué, au moment de l’écriture comme de l’enregistrement, de jauger leurs parts de violence ou de supposées noirceurs. Ce sont juste des chansons personnelles… Du coup, s’il fallait absolument trouver une intention de départ à Summer, ce serait (inconsciemment) la nécessité d’écrire des chansons qui correspondent à notre état d’esprit du moment, à ce que nous sommes en train de vivre lors de la composition de tel ou tel album.

C’est un nouveau genre de « chanson engagée » (sourire) ?

Surtout pas ! Il n’y a aucun engagement dans Summer. Et surtout pas social. Nous ne supportons pas les groupes français qui chantent des propos « engagés » : la langue française, dans un cadre rock, se marie très mal avec la conscience politique. Nous avons toujours la sensation ou bien d’une maladresse estudiantine, ou bien d’un discours ne nous apprenant rien de plus sur nos propres convictions. Seul peut-être Dominique A (avec « Remué ») et Noir Boy George (avec « Messin Plutôt que Français ») trouvèrent une solution lexicale à ce problème.

Pourquoi ce thème central du sexe ? Il y a un discours militant derrière, c’est un constat ?

Quoi de plus important que le sexe ? Je repense souvent à ce monologue que l’on entend dans « Frissons », le premier film de David Cronenberg : « Tout est érotique, tout est sexuel. La mort est un acte érotique. L’acte de parler, l’acte de respirer est sexuel. Le simple fait d’exister physiquement est sexuel ». La sexualité est beaucoup plus passionnante et complexe que l’état amoureux. L’état amoureux éloigne de la lucidité car tu acceptes de vivre dans un songe (et le retour à la réalité est souvent destroy). L’acte sexuel, inversement, en révèle beaucoup sur nous-mêmes… Chacun baise comme il l’entend, inutile de réduire cela à un étendard militant ou à un constat.

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Quel est votre parcours ? Peut-il nous aider à comprendre votre musique ?

Le parcours de Summer démarre en Fac de cinéma… Lors d’une soirée particulièrement éthylique, nous avons décidé de créer un groupe (Louis-Marie à la musique, moi au chant). Le lendemain matin, malgré la gueule de bois, l’idée était toujours aussi excitante… Les premières compositions de Summer sonnaient assez punks ; mais, je pense, l’essentiel était déjà présent. Le groupe est devenu plus concret à partir de 2006 : Marion a rejoint Summer pour quelques temps ; nous avons décidé de convenablement distribuer nos albums ; des festivals, des gens et des organismes nous ont apporté leurs soutiens.

Quelles sont vos principales influences musicales ? À la fois, votre musique est très singulière, et en même temps on pense en vrac à Daniel Darc, Taxi Girl, Bowie, Joy Division, Trisomie 21 et plein d’autres… mais aussi (peut-être plus étrange !), à cette chanson de TTC « Dans le club », ça te parle ?

Marrant que tu cites cette chanson de TTC car, dans son texte, Teki Latex fait une petite référence à Marion…. Après, nous avons sans doute beaucoup plus écouté Fuzati que TTC… En tant qu’auditeurs, les groupes que tu cites font parti de nos fétiches (sauf Trisomie 21, pas trop notre came). En tant que musiciens, c’est très difficile de dire en quoi Taxi Girl ou Joy Division (en guise d’exemples) influencèrent ou pas les compositions de Summer. Ceci-dit, « Seppuku » étant notre disque français préféré, et comme la citation Taxi Girl revient constamment dans les commentaires, il faut croire que nous avons une dette envers Darc/Mirwais (rire). Mais tu sais, ces dernières années, à titre personnel, j’ai beaucoup plus écouté Katy Perry que je n’ai ressorti du placard mes vieux Joy Div’…

Des influences littéraires, poétiques, cinématographiques, … ?

Ben, la pureté créative, ça n’existe pas. Que tu le veuilles ou non, tu emmagasines des tonnes et des tonnes de références culturelles ; et celles-ci, de façon totalement hasardeuse, ressortent dans ton travail. Par exemple, le titre « Fantôme » (sur « Kimy EP ») renvoie à Bernard-Marie Koltès mais l’idée n’était pas du tout de rendre hommage à Koltès. Idem pour « Laura Gemser » qui rameute le souvenir de cette magnifique eurasienne (bien que piètre actrice) ; pourtant, il ne s’agit pas d’une chanson sur Laura Gemser…

Vous avez bossé avec Michel Cloup, qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Grâce au « Festival des Indépendances de Sédières », nous avons eu l’opportunité de pouvoir financer et enregistrer un véritable premier album nommé « RDV Drague ». Fabrice Ponthier (un mec épatant malheureusement décédé en 2009) connaissait personnellement Michel Cloup et lui a fait parvenir nos démos… Michel a aimé nos maquettes et s’est proposé pour la production du disque. Il est donc venu nous voir à Paris, durant tout un week-end : on a parlé musique, on a bu des coups, on a été voir un concert d’un groupe aujourd’hui oublié, et le courant est passé naturellement. De plus, Michel nous soumettait l’idée de partir bosser, deux semaines durant, dans l’habituel studio où il enregistre ses propres albums, le fameux « Studio de la Trappe » à Toulouse (mené par un incroyable ingé-son nommé Triboulet, un peu le Steve Albini français). L’idée de quitter Paris et de s’isoler à la campagne (le « Studio de la Trappe » est en effet à quelques kilomètres de Toulouse, dans un coin bucolique) nous plaisaient beaucoup… Ce furent deux semaines de travail intensif mais, honnêtement, n’ayant pas dessaoulé durant toute la période, j’en garde des souvenirs assez flous…

En attendiez-vous une exposition médiatique plus forte ?

Au contraire : nous pensions que ce disque n’intéresserait personne.

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Il y a en France beaucoup de projets de grande qualité, dans des registres très différents, ressentez-vous une émulation ? Ou alors votre singularité vous met-elle un peu en dehors de tout ça ?

Emulation, je ne sais pas. Toujours est-il qu’en France, aujourd’hui, j’écoute beaucoup d’artistes qui osent la mise à nue ainsi qu’un don de soi que je trouve très touchant, voire poignant. En vrac, je pense à des gens tels que Shining Victims, La Féline, Fleuv ou Gu’s Musics… Pour autant, chacun possède sa propre manière de concevoir la musique, donc sa singularité. Logique ainsi à ce que personne ne souhaite appartenir à une « émulation » : il n’y a pas meilleure façon de flinguer un groupe que de l’incorporer, bien malgré lui, dans un prétendu « courant».

Il y a des artistes dont vous vous sentez proches aujourd’hui en dehors de Michel Cloup ?

Laurent et Maxime de Rhume, des bons potes avec qui nous avons vécu quelques concerts homériques. Elsa, Gaël et Laurent de French Leisure… Michel Cloup, c’est une autre génération que la nôtre : nous ne sommes pas des amis proches, nous aimons sa musique.

Comment exister aujourd’hui face à cette offre pléthorique ? Comment expliquer les différences de médiatisation entre deux artistes dont le talent serait le même ?

Cela tient banalement à la position de « groupe ou artiste autoproduits ». Il y a évidemment autant de nullités dans l’autoproduction que chez les signatures labélisées, à une différence essentielle : un artiste autoproduit, pour commencer à exister, ne pourra compter que sur la curiosité et l’engouement des Webzines qui, pour la plupart, placent sur une même échelle de valeur la dernière signature Wagram comme la démo 4-pistes reçue ce matin dans la boite aux lettres. Inversement, la presse musicale sur papiers glacés ne s’intéresse pas trop à l’autoproduction (dans le meilleur des cas, une page mensuelle regroupera cinq ou six groupes ; ce qui ne reflète pas l’actuelle production). Du coup, à moins de suivre quotidiennement l’actualité des Webzines et des radios indés, tu dois te contenter de ce que la presse généraliste (et les grandes ondes FM) revendique comme étant « le meilleur de la France ». Mais comme le chantait Morrissey : « It says nothing to me about my life ». On s’en fout un peu de savoir que l’on ment comme on respire, qu’il faut vivre nu été comme hiver, que la vérité tu ne la connais pas… Si j’entendais chaque jour à la radio des artistes français tels que My Lady’s House, Station Echo ou Lufdbf, je ne désespérais pas autant.

Les réseaux sociaux nous ont mis en contact, c’est quelque chose de naturel pour vous ? Pour être en contact avec un public ? Pour faire la promo ?

Nous ne voyons pas le « réseau social » comme un terrain où se faire de la pub (cela ne marche heureusement pas comme ça), mais comme une possibilité de proposer nos albums à des fans de musique (qui, sans ce « réseau social », ne sauraient pas que l’on existe) ; libre à eux ensuite d’aimer ou pas, d’en parler ou non (les chroniqueurs reçoivent tellement d’albums – quotidiennement – que tu ne peux que « proposer »).

Quels sont vos projets : un album est dans les tuyaux et ensuite ? Scène ? Collaborations ?

Le prochain Summer sortira en décembre (si Dieu et le fric le souhaitent). Nous jouons le 26 septembre prochain à Orléans, pour une soirée organisée par Matthieu Malon avec La Féline.

Merci Jean. 

La chronique du EP Laura Gemser est à lire ici : Syndrome de Stockholm.

Et pour retrouver la musique de Summer c’est par là : http://summer3.bandcamp.com/

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