Étienne Daho – Surf Deluxe Remastered – Liner notes.

Surf Deluxe Remastered – CD

Si le somptueux Falling in Love de Dennis Wilson ouvre cet album de reprises, Surf n’est pas un hommage aux Beach Boys. De ce disque commencé en 2004 avec Ivan Beck et les compagnons de route François Poggio et Xavier Géronimi, abandonné, puis repris en 2006 avec Nicolas Dubosc, seuls quelques titres avaient déjà vu le jour sur le EP Be My Guest Tonight (2007) et la réédition de Réévolution (2019). Reprenant dans un même élan, dès le début des années 80, et au milieu de ses propres compositions, Gainsbourg, Syd Barrett, Françoise Hardy ou encore le Velvet, Étienne Daho a depuis longtemps élevé l’exercice de la cover au rang d’art. Qu’un tel album vienne consacrer son talent d’interprète était écrit. Car Daho c’est évidemment une voix. Suave, confidente, singulière, qui fait frémir nos peaux entaillées et diffuse en nous une chaleur bienveillante. Une voix comme un fil invisible qui nous relie à lui. Une voix qui donne son unité à Surf. À la lecture du casting, cela n’avait pourtant rien d’évident. Chez lui, les Pet Shop Boys prennent le thé avec Billie Holiday et Karen Dalton ; sur la terrasse, Air trinque avec Smokey Robinson et Roger Waters ; dans sa cuisine Audrey Hepburn et Cher envisagent une virée sur la Côte Ouest avec Margo Guryan. Embruns folk, échos soul, ondes psychédéliques, palpitations rock : assumant son éclectisme naturel, le chanteur se fait plaisir sans se censurer et nous propose une collection hétéroclite, et pourtant cohérente, de pépites piochées dans la quarantaine de reprises enregistrées à l’époque. Quel autre alchimiste pouvait réunir toutes ces chansons précieuses et faire sonner l’ensemble de façon aussi harmonieuse ? Plus qu’un simple disque de reprises, Surf est en effet un véritable album d’Étienne Daho. Qu’il s’attaque à des classiques éternels (My Girl Has GoneMoon River, I Can’t Escape From You en solo et en duo avec Bashung), qu’il se fasse accompagner par soixante musiciens et les cordes de David Whitaker à Abbey Road (Glad To Be Unhappy) ou qu’il reprenne le sublime Honeymoon de Phoenix, il y met le même respect, la même sincérité, le même amour. Daho est une icône pop qui joue dans des salles à guichets fermés, mais Étienne est comme vous et moi. Il aime, désaime, s’égare, s’emballe, et le soir, réfugié chez lui, il fredonne des chansons qui parlent de tout cela. Se livrant comme jamais peut-être, à travers les mots des autres, l’artiste partage avec Surf une playlist intime et nous offre un disque de chevet personnel à la beauté irradiante et à la mélancolie pure. Un compagnon pour nos futurs émois, que la présence de l’inédit et très sixties Son silence en dit long ancre définitivement dans sa discographie entre Réévolution et L’invitation. Et si l’on croise tout au long de ce voyage en apesanteur quelques figures tutélaires (The Everly Brothers, Hank Williams, Ricky Nelson, Elvis), remonter avec Daho dans son arbre généalogique musical c’est aussi accepter de s’abandonner pour (re)découvrir dans sa voix familière des merveilles oubliées. Comme les magnifiques et irrésistibles We Have All The Time In The World (Louis Armstrong), This Too Shall Pass Away (The Honeycombs) ouTake A Look (Irma Thomas). L’accompagner sur les traces de son inspiration artistique, c’est laisser son âme surfer sur son souffle sensuel pour se faire cueillir par la grâce flagrante d’un titre mille fois entendu et qui sonne pourtant comme une première, telle cette étincelante reprise du Someday de Ricky Nelson. Lâchant prise en anglais, Daho délivre des versions gorgées d’émotion de ces chansons transformées en confidences intimes. Qu’il s’approprie Blue Moon Of Kentucky (Elvis Presley), You Choose (Pet Shop Boys), l’envoûtant Heathen (Bowie) ou le poignant He Was A Friend Of Mine (morceau traditionnel américainadapté par Dylan et chanté, entre autres, par Dave Van Ronk), c’est comme s’il chantait à l’oreille de chacun d’entre nous. Délicieuse sensation que de se croire l’unique destinataire de ce disque élégant aux allures alanguies d’un automne sans fin, empli de ce spleen lumineux si cher à Daho.


© Matthieu Dufour