Chronique – Orso Jesenska – Effacer la mer.


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Vibrer.

Trembler.

Vivre.

Au commencement était le verbe. Tremblant. Les serments, les promesses, les envies, le tourbillon. Une montagne brûlante, une vallée profonde, et des champs sans limites. Puis vint le temps des doutes, des escapades, des orages et des manques. Les sentiers sinueux, les bois touffus, et les clairières humides. C’est la vie qui file. Tamisée. Incertaine.

Au commencement étaient les sons. Vibrants. Le battement fébrile d’un cœur naissant. Et puis le vent dans les cyprès, et puis ton souffle sur cette herbe folle qui chancelle au ciel encore dégagé de cet été sans fin. La musique frémissante qui s’échappe de ce léger éclat de nature nous suffit. Inutile d’en rajouter. Alors s’il te plait, laisse-nous encore une seconde, ou quelques siècles d’abandon sans outrance, quelques heures interdites pour se laisser bercer par ces éphémères tremblements, occasions uniques de revoir d’un peu plus près le vert de la mer éloignée, perdue dans mes yeux amoureux. Ces ellipses oubliées. Ces émois emmurés. Des grands départs sans cesse reportés. Se dire qu’il est trop tard. Et trembler de peur. Se dire qu’on peut encore y arriver. Et vibrer d’espoir.

Vibrer encore.

Trembler aussi.

Mais vivre toujours.

Henri Calet : « Je m’aperçois que je me suis peu étendu jusqu’ici sur le paysage. C’est l’occasion de tâcher de m’expliquer, une fois pour toutes, sur mes rapports avec la nature, en général. Si je ne trouve jamais rien, ou à peu près, à en dire ni à lui dire, c’est sûrement pour les mêmes raisons profondes qui vous font demeurer coi dans l’intimité d’un être bien-aimé. On reste là, muet – comme un peu engourdi – mais bourré de sentiments intransmissibles et dans une pareille qualité de silence. C’est lorsqu’on se tait qu’on a le plus à dire. »

Je devrais probablement m’arrêter là tellement cela dit ce que je ressens à l’écoute de cet album. Difficile en effet de parler de la fragile beauté des oeuvres d’art quand on n’est pas soi-même un artiste, qu’on a plutôt des métaphores de lycéen dans la tête, qu’on aimerait savoir dessiner pour peindre pour reproduire ces tableaux chantés. Difficile de parler d’un disque qui vous remue par sa sincérité tremblante, sa joie douce et lucide, sa justesse vibrante de mélancolie. Alors se laisser porter par l’émotion, sans craindre la mise à nu, les écarts de langage, laisser sa peau absorber ces accords délicats et lumineux, ces mots subtils et poétiques, laisser son corps les traduire, arrêter de vouloir tout contrôler. Se laisser imprégner. Etre présent à soi, à l’instant. Vaciller parfois. Réaliser que la lumière revient dans un coin de sa tête. Que le lyrisme pudique d’Orso Jesenska fait sauter des verrous.

Tout ici, dans ces chansons, ce phrasé, ces silences, ces respirations, tout ici est vibration et tremblement. Ce disque est un mirage frémissant, une porte entrouverte sur des vies en miniature, la mienne, la votre, la tienne, les nôtres, une succession de scènes esquissées dans une boîte à musique retrouvée au fin fond d’un grenier familial, ces épopées intimes, fragiles et délicates, ces empreintes universelles. Il y a les rêves abandonnés qui reviennent, ces odeurs de chemins caillouteux qui remontent de loin, ce défilé émouvant d’ivresses intérieures, d’occasions gâchées, de rires d’enfants, ou d’espoirs tenaces, et puis au détour d’un carrefour, à travers les brumes et les feuillages ondulant, quelques cœurs entaillés, des valises naufragées, des éloignements, des éclats de rire, des sanglots retenus, nos corps gauches qui se frôlent, s’échappent, se retrouvent, s’emmêlent, des robes froissées, nos bras qui tâtonnent, ces cœurs qui vibrent, et tous nos membres qui tremblent. L’intensité apaisante.

Vibrer alors.

Et trembler toujours.

Vivre une fois de plus.

Vibrer pour la vie telle qu’elle est, ses joies, ses bonheurs, ses espoirs, la beauté des gestes, la bonté des hommes, la force des femmes. Vibrer pour résister à la médiocrité. Trembler pour le temps qui fuit, les écarts, la fragilité des enfants et les petits abandons quotidiens. Trembler pour aller de l’avant malgré le poids des ans. Vibrer pour ce temps suspendu l’espace d’une éclipse, d’une averse, trembler de voir la vie reprendre son cours. Trembler de la voir s’arrêter. Une fois encore.

Vibrer.

Trembler.

Vivre en fait.

Après un premier disque réalisé en quasi-autarcie, on aurait pu craindre que le casting quatre étoiles (Marianne Dissard, Bobby Jocky, Thomas Belhom, Mocke) de l’album étouffe un peu l’émotion originelle, ne l’enfouisse sous une couche de virtuosité et d’arrangements soignés. C’est évidemment faire insulte à l’intelligence et la sensibilité de l’artiste, l’exigence tapie derrière la modestie, et au talent de ses complices qui ont enregistré dans une forme de spontanéité joyeusement créative ces chansons qui sont pour la plupart bouleversantes, créant un décor raffiné et sur-mesure pour ses mots et son univers précieux.  Un deuxième album plus ouvert, qui parvient à cet équilibre rare et quasi-parfait d’émotion à fleur de peau et d’ampleur mélodique, de souffle et de chuchotements, de poésie et d’intensité. Une chanson française ambitieuse et humble. Vibrer et trembler donc. Vibrer et trembler au rythme de quelques morceaux de bravoure d’une stupéfiante beauté, de cette beauté qui fait monter les larmes sans qu’on cherche à les retenir, de cette beauté qui fait frémir la peau et remue à l’intérieur, et dont on sait qu’elle n’est pas prête de vous quitter (Effacer la mer, Et nous encore vivants, Exilés, Apaisement, Les vrilles de la vigne, ou encore la sublime reprise de Paco Ibanez). Elixir pour les nuits sans sommeil et les jours sans soleil. Trembler à l’idée de te perdre. Vibrer à l’idée de te reconquérir. Apprendre à vivre. Avec. Et sans.

Vibrer debout.

Trembler couché.

Vivre quand même.

« Nous étions partis pour effacer la mer, mais des mers tu sais, il en restait beaucoup ». La musique et les mots d’Orso Jesenska m’aident à comprendre je crois. A comprendre ce qui m’étreint, ce qui m’entoure, ce qui m’enterre, ce qui m’égare. Ce qui me retient encore ici. Une fois apaisée la douleur de la morsure, la vérité console mille fois mieux que le mensonge. Les mots délicats, à la fois précis et voyageurs d’Orso Jesensa, m’aident à me souvenir, moi qui volontairement perd la mémoire des années lointaines, évadées. Me retrouver malgré moi dans le Mas de cette enfance masquée, là en pleine garrigue, la vie devant soi, heureux, tellement heureux à l’abri de ces vieilles pierres fraiches et rassurantes. Puis à l’adolescence épatée, ce concentré d’émotions fortes, de forces d’attractions contraires, ces heures qui durent des ans, le silence du vent chaud qui sèche les larmes qui naviguent à vue sur nos joues tendres, quand le cynisme et l’arrogance n’ont pas encore ravagé nos vies, sali nos âmes gâtées. Vibrer, chavirer pour la silhouette de cette femme qui déboule dans la ruelle ombragée. Trembler à l’idée qu’elle s’en aperçoive. Des années plus tard vibrer en croisant son fantôme. Se souvenir de l’instant, des instants, de tous ces tremblements qui ont serré mon cœur, de toutes ces vibrations qui se sont succédées dans nos corps enchainés.

Vibrer avec elle.

Trembler sans toi.

Vivre à plusieurs.

« Il faut toute la vie pour apprendre à vivre » disait Sénèque. Certains soirs j’échangerais bien mes cris contre des murmures, je ferais bien le tri dans mes allures désordonnées, là où des tas d’âmes se sont empilées sur les décombres du passé au grand dam de mes ombres affaissées. Je ferais bien taire ces voix, je chasserais bien ces ombres. Mais maintenant je m’en fiche. Je sais que je peux rajouter les nouvelles chansons d’Orso Jesenska à la collection de celles qui accompagnent mes sinueuses mélancolies. Celles qu’on ne peut décemment pas partager.

Vibrer ici.

Trembler ailleurs.

Et vivre, partout.

Au mi-chemin était la douceur d’une hanche, d’une main exilée, les premiers serrements, des errements tournoyants, quelques tourments assermentés, des songes inavouables, et moi, clamant encore quelques vers luisants de rimes mauves et grimées à outrance. Et vibrer de bonheur malgré le ciel qui se couvre. Et trembler de froid quand ton corps à nouveau s’éloigne.

A la fin tu étais déjà cent voix, grave et légère à la fois, tu étais parfois sans voix mais rarement sans parole, jamais sans issue. Tu étais sans fil, incontrôlable au vent, sans guide tu filais toujours à l’avant, sans gêne et sans papier, libre comme avant, comme cet enfant sans famille ; sans hésitation, sans modération, sans concession, sans contrefaçon. Car finalement il n’y a que cela de vrai. La nudité. La lucidité. L’acceptation n’empêche pas le rêve qui n’empêche pas la faim. Alors vibrons et tremblons tant qu’il est encore temps.

Vibrer aujourd’hui.

Trembler demain.

Et vivre un jour.

En écoutant Orso Jesenska je comprends que le courage, la tendresse et la capacité de s’émouvoir sont indispensables mais pas suffisants pour empêcher le temps de s’enfuir et d’emporter avec lui nos ombres et nos défaites, nos amours, nos heures de gloire. Une fois de plus peu importe. Tant que l’on peut encore vibrer. Et trembler. En écoutant Effacer la mer je sais. Qu’il faut résister.

Que nous sommes encore en vie.

Que je continuerai à trembler de peur que tout cela cesse.

Que je n’arrêterai jamais de vibrer pour tout ce qui nous attend encore.

Vibrer. Trembler.

‘’Vivre en somme’’.


Matthieu Dufour